MYTHES & RÉALITÉS · CULTURE & SOCIÉTÉ
Kreng jai (เกรงใจ) est souvent traduit par « ne pas vouloir déranger », « être prévenant » ou « avoir des égards ». Ces traductions donnent une première idée, mais elles masquent une réalité plus relationnelle : le terme intervient lorsqu’une personne tient compte de ce qu’elle risque d’imposer à une autre, de la position de chacun et des conséquences de son comportement sur la relation.
Dernière vérification documentaire : 21 septembre 2026
Un mot difficile à enfermer dans une traduction
Traduire kreng jai par « politesse » est trop large. Le traduire par « timidité » ou « soumission » est trop réducteur. Les recherches consacrées au terme le décrivent plutôt comme une attention portée au coût que ses propres actes, demandes ou refus peuvent faire supporter à l’autre.
Cette attention peut conduire à ne pas demander quelque chose, à atténuer une demande, à hésiter avant d’accepter une offre ou à prendre en compte le confort et la position de son interlocuteur. Mais la forme prise par kreng jai dépend de la relation et de la situation.
FAIT DOCUMENTÉ
Une étude linguistique publiée en 2019 distingue quatre fonctions sociales du khwam kreng jai dans les interactions étudiées : préserver une forme d’autonomie du locuteur, manifester de la considération pour l’interlocuteur, encourager une nouvelle invitation et contribuer à donner une bonne image de soi. Le concept ne se réduit donc pas à « ne pas dire non ».
Pourquoi « ne pas déranger » est une bonne porte d’entrée — mais pas une définition
Une thèse de l’université Chulalongkorn consacrée à des personnels navigants thaïlandais et étrangers donne un aperçu concret de cette difficulté. Parmi les répondants thaïlandais, la signification la plus fréquemment associée au kreng jai renvoyait au fait de ne pas vouloir déranger autrui, y compris lorsque ce que l’on exprime ne correspond pas entièrement à ce que l’on pense ou souhaite faire.
Dans ce contexte professionnel particulier, le kreng jai était associé à l’empathie, à la limitation de l’expression de sentiments négatifs et à de meilleures relations de travail. Mais l’étude relevait également son envers : gêne, difficulté à demander de l’aide ou charge de travail supplémentaire lorsque la personne hésite à imposer quelque chose aux autres.
Être prévenant ne signifie pas être passif
Vu de l’extérieur, une demande indirecte, un refus atténué ou l’absence de confrontation ouverte peuvent être interprétés comme un manque d’assurance. Cette lecture suppose pourtant qu’une communication efficace devrait toujours exprimer directement ce que chacun veut.
Les travaux sur les interactions thaïlandaises invitent à une autre lecture. Dans certaines situations, atténuer ce que l’on dit permet de poursuivre plusieurs objectifs à la fois : exprimer son intention, préserver la relation et limiter l’imposition faite à l’autre.
Une recherche de 2015 sur l’expression du désaccord en thaï observe ainsi une préférence, dans son corpus, pour des procédés d’atténuation plutôt que pour des formulations directement conflictuelles. L’étude relie notamment ces choix à l’importance accordée au maintien de la relation et au kreng jai. Cela ne signifie pas que les locuteurs thaïlandais seraient incapables de contredire : le désaccord peut être formulé autrement.
NUANCE
L’indirectivité ne doit pas devenir à son tour une règle attribuée à « tous les Thaïlandais ». Les comportements varient selon les personnes, l’âge, le statut, la proximité, le milieu professionnel et la nature de l’enjeu. Les études citées décrivent des contextes précis ; elles ne fournissent pas un décodeur universel.
Le statut social change la relation
Le kreng jai ne fonctionne pas dans un vide social. Une étude sur les interactions de service en Thaïlande souligne que les rôles socio-économiques, le pouvoir associé à la position de client et le kreng jai participent ensemble à la manière dont les interlocuteurs ajustent leur comportement.
Dans un autre domaine, une étude qualitative menée auprès d’étudiants en médecine et d’enseignants thaïlandais a spécifiquement examiné les relations entre hiérarchie, kreng jai et retour pédagogique. Le simple fait que ces dimensions doivent être étudiées conjointement rappelle qu’il serait trompeur d’expliquer chaque retenue par une disposition psychologique individuelle.
Quand le kreng jai a aussi un coût
Présenter le kreng jai uniquement comme une belle valeur de considération serait aussi simplificateur que de le présenter comme une faiblesse. Les recherches montrent qu’il peut faciliter les relations, mais qu’il peut également produire de l’inconfort ou compliquer certaines interactions.
Une étude de 2019 sur des rencontres ordinaires entre clients et prestataires de services en Thaïlande, fondée sur 253 participants, montre par exemple que la déférence du client peut apparaître lorsque celui-ci se préoccupe du bien-être du prestataire. Les auteurs relèvent aussi des sentiments désagréables et des stratégies d’évitement possibles. Plus récemment, une étude de 2026 sur l’accès de travailleurs informels à un dispositif de protection sociale a identifié le kreng jai parmi les facteurs pouvant contribuer au coût psychologique de certaines démarches.
INTERPRÉTATION SIAMOGRAPHIE
Le contresens consiste à chercher derrière kreng jai un trait de personnalité national — « les Thaïlandais sont soumis », « ils sont trop gentils » ou, inversement, « ils sont naturellement harmonieux ». Le concept devient plus intelligible lorsqu’on le traite comme une logique relationnelle : que risque ma demande de faire peser sur l’autre, quelle est notre relation et comment puis-je agir sans ignorer cette relation ?
Pourquoi les étrangers peuvent mal interpréter la situation
Le malentendu apparaît facilement lorsque deux interlocuteurs n’accordent pas la même valeur à l’explicitation. Une personne peut croire qu’elle laisse librement le choix en disant « dis-moi simplement non si tu ne veux pas », alors que l’autre continue à évaluer le coût relationnel du refus. À l’inverse, chercher systématiquement un « non caché » derrière toute réponse prudente revient à caricaturer le mécanisme.
La meilleure question n’est donc pas « que signifie réellement cette phrase ? » indépendamment de tout contexte. Il faut regarder qui parle à qui, quelle demande vient d’être formulée, quelle différence de statut existe éventuellement, quel degré de proximité unit les personnes et quelles conséquences un refus ou une demande peuvent avoir.
Kreng jai, mai pen rai et jai yen : ne pas tout mélanger
Ces expressions et notions sont souvent regroupées dans les guides culturels parce qu’elles peuvent intervenir dans des situations où la relation et la maîtrise de l’interaction comptent. Elles ne sont pourtant pas synonymes. Mai pen rai est une expression pragmatique pouvant notamment minimiser un incident, répondre à des excuses ou refuser selon le contexte. Kreng jai renvoie davantage à la prise en compte de l’autre et du coût relationnel de ce que l’on fait. Jai yen mérite un traitement séparé plutôt qu’une traduction automatique par « rester zen ».
Ce qu’il faut retenir
- Kreng jai ne possède pas d’équivalent français unique.
- « Ne pas vouloir déranger » en restitue une dimension importante, mais pas toutes ses fonctions sociales.
- Il peut conduire à atténuer une demande, un refus ou un désaccord sans signifier absence d’opinion.
- La relation, le statut et le contexte modifient fortement son expression.
- Le kreng jai peut faciliter certaines relations tout en produisant, dans d’autres situations, gêne, difficulté à demander de l’aide ou autres coûts.
- Ce n’est ni une preuve de passivité nationale ni un code permettant de deviner automatiquement ce qu’un interlocuteur pense.
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Sources et méthode
L’article s’appuie principalement sur des recherches en linguistique, communication, relations professionnelles et interactions de service. Les études ont été utilisées pour décrire des fonctions et comportements observés dans leurs contextes respectifs, sans transformer leurs résultats en caractéristiques de toute la population thaïlandaise.
- Source académique : Worawan Fuangkajonsak, « The Social Functions of “khwam kreng jai” and “enryo” in Thai and Japanese Interactions », Language and Linguistics, 37(1), 2019, p. 48–73 — article.
- Source académique : Sura Sirimahawan, « “Krengjai” value and working relationship between flight attendants », Chulalongkorn University, mémoire de master, 2003, DOI 10.58837/CHULA.THE.2003.451 — notice.
- Source académique : Sitthitham Ongwuttiwat, étude sur l’expression du désaccord dans la conversation thaïe, Chulalongkorn University, 2015 — notice.
- Source académique : Nattana Leelaharattanarak, « Socio-cultural factors influencing face manifestation and communicative behaviour in Thai service encounters », Journal of Language and Culture, 2016 — article.
- Source académique : Rosawan S. Areemit et al., « Hierarchy, “Kreng Jai” and Feedback: A Grounded Theory Study Exploring Perspectives of Clinical Faculty and Medical Students in Thailand », Teaching and Learning in Medicine, 33(3), 2021, p. 235–244.
- Source académique : « Customer deference to service providers in ordinary service encounters », Journal of Service Theory and Practice, 29(2), 2019, p. 189–212 — notice.
- Source académique : Dararat Khampeng et al., « (Ir)replaceable Roles of Intermediaries: Administrative Burden in Thailand’s Social Welfare Scheme for Informal Workers », International Journal of Public Administration, 2026.
Limites : plusieurs travaux cités reposent sur des populations professionnelles ou des situations d’interaction spécifiques. Ils documentent des usages et mécanismes possibles du kreng jai, mais ne permettent pas de mesurer leur fréquence dans l’ensemble de la population ni de prédire le comportement d’un individu.
