Clients et vendeurs autour d’un stand alimentaire dans un marché en Thaïlande.

Sanuk : les Thaïlandais veulent-ils vraiment « s’amuser tout le temps » ?

CULTURE & SOCIÉTÉ · MYTHES & RÉALITÉS

Sanuk (สนุก) est généralement traduit par « amusant », « agréable » ou « fun ». De cette traduction est née une représentation séduisante de la Thaïlande : un pays où l’on chercherait à introduire du plaisir dans presque toutes les activités, y compris le travail. La notion est bien documentée. Mais passer de « sanuk est valorisé » à « les Thaïlandais ne prennent rien au sérieux » transforme une observation culturelle en caricature nationale.

Dernière vérification documentaire : 21 septembre 2026

Un mot ordinaire devenu une explication culturelle

Sanuk n’est pas un mystérieux principe philosophique inaccessible aux étrangers.

Le terme สนุก appartient au vocabulaire courant et renvoie, selon le contexte, à ce qui est amusant, agréable ou plaisant.

Mais le mot a acquis une place particulière dans les descriptions de la société thaïlandaise. Il est fréquemment présenté comme une valeur consistant à rechercher une dimension agréable dans les activités et les relations sociales.

Cette association ne repose pas uniquement sur les guides touristiques.

Dans une étude consacrée aux valeurs liées au travail dans les organisations thaïlandaises, Suntaree Komin s’appuyait sur deux enquêtes nationales et distinguait neuf orientations de valeurs. Parmi elles figurait une orientation fun-pleasure. Mais elle n’était qu’une composante d’un ensemble comprenant également les relations interpersonnelles, la flexibilité, l’interdépendance, l’éducation et la compétence ainsi qu’une orientation vers l’accomplissement et la tâche.

Cette dernière précision est essentielle.

Si l’on retient seulement fun-pleasure et que l’on oublie achievement-task, on ne décrit plus les résultats de l’étude : on sélectionne la partie qui correspond au cliché.

FAIT DOCUMENTÉ

Des recherches sur les valeurs professionnelles en Thaïlande ont effectivement identifié le plaisir parmi plusieurs orientations importantes. Elles identifient simultanément des valeurs relatives à l’accomplissement, à la tâche, à la compétence, aux relations et à l’interdépendance.

Sanuk ne signifie pas « ne rien prendre au sérieux »

C’est pourtant l’un des glissements les plus fréquents.

Une activité peut être sérieuse et agréable.

Un travail peut être exigeant tout en laissant une place aux relations sociales, à l’humour ou à une atmosphère détendue.

Une formation peut poursuivre des objectifs précis tout en étant conçue pour maintenir l’attention et l’implication des participants.

Les deux dimensions ne sont pas contradictoires.

Une recherche portant sur des enseignants étrangers dans des écoles supérieures de management en Thaïlande est particulièrement intéressante à cet égard. À partir d’entretiens semi-structurés, les chercheurs ont identifié cinq aspects pour lesquels ces enseignants estimaient devoir adapter leur répertoire pédagogique. Parmi eux figurait fun/sanuk, mais aussi la hiérarchie et kreng jai, l’autorité associée à jai dee, les activités collectives et l’adaptation locale des contenus.

Sanuk apparaît donc ici dans un environnement qui n’a rien de frivole : l’enseignement supérieur.

Il ne remplace pas l’apprentissage.

Il participe à la manière dont celui-ci peut être organisé et vécu.

Et dans le travail ?

C’est probablement là que le cliché devient le plus problématique.

La formule « les Thaïlandais aiment le sanuk » peut rapidement devenir : « Les Thaïlandais viennent au travail pour s’amuser. » Puis : « Les Thaïlandais ne prennent pas le travail au sérieux. »

La conclusion ne découle pourtant pas de la prémisse.

Des recherches consacrées à la motivation et au management interculturel décrivent sanuk dans l’environnement professionnel comme pouvant participer à la cohésion du groupe, aux relations entre collègues, à l’intérêt porté à une activité ou à l’atmosphère de travail. Certaines observations rapportées par les chercheurs associent également cette dimension à la motivation et à la fidélisation.

Mais ces travaux présentent aussi une difficulté méthodologique révélatrice : certaines interprétations proviennent de managers étrangers décrivant leurs collègues thaïlandais.

Autrement dit, ils nous renseignent à la fois sur des pratiques professionnelles et sur la manière dont celles-ci sont interprétées par des observateurs appartenant à d’autres cultures professionnelles.

C’est précisément là que peut apparaître le malentendu.

Un environnement où l’on parle davantage avec ses collègues, où les relations sociales occupent une place visible ou où l’humour accompagne le travail peut être interprété comme un manque de sérieux par quelqu’un habitué à associer professionnalisme et séparation stricte entre activité productive et sociabilité.

Cela ne démontre pas que l’une des conceptions travaille davantage que l’autre.

NUANCE

Valoriser une atmosphère professionnelle agréable ne permet pas de conclure qu’une personne valorise moins l’efficacité, la compétence ou l’accomplissement. Ces dimensions peuvent coexister — et les recherches sur les valeurs professionnelles thaïlandaises les observent effectivement côte à côte.

Le plaisir peut aussi remplir une fonction sociale

Réduire sanuk à « avoir du fun » fait perdre une partie de son intérêt.

Le plaisir partagé peut contribuer à créer des relations. L’humour peut faciliter une interaction. Une activité collective agréable peut renforcer le sentiment d’appartenance. Un environnement moins tendu peut rendre certaines situations plus faciles à vivre.

Les travaux consacrés au management en Thaïlande décrivent justement sanuk comme une expérience sociale, associée notamment au travail partagé, aux repas et aux expériences communes. Dans ce cadre, le plaisir n’est pas seulement une récompense individuelle : il peut participer aux relations du groupe.

Une étude sur l’adaptation d’universitaires internationaux travaillant en Thaïlande fournit cependant un rappel utile. Les chercheurs constatent que les références positives explicites à des aspects particuliers de la culture thaïlandaise étaient rares parmi les participants ; l’un d’eux mentionnait néanmoins le « facteur sanuk ». Le même travail montre surtout combien les universitaires étrangers continuaient parfois à éprouver des difficultés à interpréter certaines normes sociales après plusieurs années dans le pays.

La prudence s’impose donc dans les deux sens.

Il serait excessif de nier toute importance culturelle à sanuk.

Il serait tout aussi excessif d’en faire un programme de vie suivi uniformément par toute la population.

« Les Thaïlandais sont fun-loving »

Cette formule semble positive.

Elle peut pourtant fonctionner exactement comme un stéréotype négatif.

Dire d’une population qu’elle est « naturellement joyeuse », « toujours souriante » ou « portée vers le plaisir » lui attribue un tempérament collectif.

La conséquence apparaît rapidement : lorsqu’une personne ne correspond pas à cette image, son comportement paraît exceptionnel ; lorsqu’elle y correspond, le cliché semble confirmé.

Certaines publications académiques ont elles-mêmes repris l’idée selon laquelle sanuk contribuerait à la perception des Thaïlandais comme un peuple davantage porté vers le plaisir. Une étude sur l’université thaïlandaise rappelle ainsi que la littérature consacrée au « caractère thaï » a parfois relié sanuk à l’image du Land of Smiles et à la perception de Thaïlandais plus amateurs de plaisir que de travail.

Ce passage est particulièrement utile, non parce qu’il prouve ce portrait, mais parce qu’il montre comment une valeur culturelle peut être transformée en caractère national.

C’est précisément ce passage que Siamographie doit éviter.

Sanuk n’explique pas tous les comportements plaisants

Voir des collègues rire au travail ne démontre pas sanuk.

Voir des amis manger ensemble ne démontre pas sanuk.

Voir une fête animée ne démontre pas sanuk.

Voir un vendeur plaisanter avec un client ne démontre pas sanuk.

Ces scènes peuvent être compatibles avec la notion, mais une photographie ou une observation extérieure ne suffit pas à établir les motivations des personnes concernées.

Le même principe méthodologique vaut ici que pour jai yen, kreng jai ou la « face » : un concept culturel ne doit pas être utilisé pour lire les pensées des individus.

Cela compte également pour notre iconographie.

Une photographie de personnes riant ne serait pas une « preuve du sanuk thaïlandais ». Elle montrerait seulement des personnes riant dans une situation déterminée.

Sanuk peut-il parfois poser problème ?

Oui — et c’est une autre raison de ne pas idéaliser le concept.

Une étude consacrée aux surnoms insultants et au name-calling dans le contexte thaïlandais rapporte que certains participants mobilisaient notamment sanuk, sabai sabai, mai pen rai et kreng jai pour expliquer pourquoi certaines plaisanteries étaient prises moins au sérieux ou pourquoi les personnes concernées évitaient de réagir ouvertement.

Les auteurs soulignent simultanément les effets négatifs que ces pratiques pouvaient avoir sur certaines personnes et mettent explicitement en garde contre une généralisation excessive de valeurs culturelles à l’ensemble de la société thaïlandaise.

C’est un résultat important.

Une interaction vécue comme amusante par une personne ne l’est pas nécessairement par une autre.

Le mot sanuk ne transforme donc pas automatiquement une situation en expérience positive.

INTERPRÉTATION SIAMOGRAPHIE

Le véritable intérêt de sanuk n’est pas de nous apprendre que « les Thaïlandais aiment s’amuser ». Cette affirmation est presque vide : les êtres humains aiment généralement les expériences agréables. Ce qui mérite d’être étudié est plutôt la place que le plaisir, la sociabilité et l’atmosphère relationnelle peuvent prendre dans certaines activités thaïlandaises — et la manière dont cette place varie selon les individus, les groupes et les situations.

Une valeur n’est pas une personnalité nationale

C’est probablement la distinction la plus importante.

Une société peut valoriser certaines manières d’agir sans que tous ses membres les appliquent systématiquement.

Une norme n’est pas une personnalité.

Une préférence sociale n’est pas une loi comportementale.

Et une tendance observée dans une enquête ne permet pas de prédire le comportement d’une personne rencontrée dans un bureau, une école, une usine ou un restaurant.

La Thaïlande contemporaine comprend des générations, des professions, des classes sociales, des régions, des environnements urbains et ruraux, des organisations et des trajectoires individuelles très différentes.

Une étude récente consacrée au name-calling insiste justement sur la nécessité de prendre en compte les sous-cultures, les différences socio-économiques et les transformations sociales plutôt que de parler d’une culture thaïlandaise uniforme.

Cette précaution devrait accompagner toute utilisation de sanuk.

Alors, que signifie vraiment sanuk ?

Au niveau le plus simple, สนุก — sanuk renvoie à quelque chose d’amusant ou d’agréable.

Dans certaines recherches consacrées à la société, au travail et à l’enseignement en Thaïlande, le terme prend une dimension plus large : la qualité agréable d’une activité et des interactions qui l’accompagnent peut avoir une importance sociale, pédagogique ou professionnelle.

Cette réalité mérite d’être comprise.

Elle ne permet pas de conclure que tous les Thaïlandais recherchent constamment le plaisir, refusent les activités désagréables, travaillent moins sérieusement ou possèdent naturellement un tempérament joyeux.

Sanuk peut être une valeur du contexte. Ce n’est pas une personnalité nationale.

Et c’est précisément en conservant cette distinction que le concept devient plus intéressant que le cliché.

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Sources et méthode

Cet article croise plusieurs types de travaux. L’étude de Suntaree Komin sur les valeurs professionnelles permet de replacer fun-pleasure parmi un ensemble plus large d’orientations plutôt que de l’isoler artificiellement. Les travaux sur l’enseignement du management en Thaïlande montrent que sanuk apparaît dans les adaptations rapportées par des enseignants étrangers. Les recherches interculturelles sur le management permettent d’examiner son rôle possible dans les relations et l’atmosphère professionnelles. Enfin, l’étude consacrée au name-calling apporte un contrepoint utile en montrant que ce qui est présenté comme plaisanterie ou amusement peut aussi produire des effets négatifs.

Les témoignages d’expatriés ou de managers étrangers sont utilisés comme données sur leurs expériences et leurs interprétations, et non comme preuves d’une psychologie collective thaïlandaise.

Limites

Une partie de la littérature consacrée à sanuk utilise elle-même des catégories très générales telles que « culture thaïlandaise » ou « caractère thaï ». Certains travaux sont anciens, d’autres portent sur des populations particulières — salariés, étudiants, enseignants ou universitaires internationaux.

Ils ne permettent donc pas de mesurer combien « les Thaïlandais » seraient sanuk, ni de prédire le comportement d’un individu.

Ils permettent plus modestement d’établir que la notion apparaît de manière récurrente dans les recherches consacrées aux relations sociales, au travail et à l’enseignement en Thaïlande, et qu’elle mérite d’être étudiée sans être transformée en essence nationale.

Références documentaires

  • Suntaree Komin — étude des valeurs liées au travail dans les organisations thaïlandaises : consulter la source
  • Mahidol University — recherche sur l’adaptation des pratiques d’enseignement en Thaïlande et la dimension fun/sanuk : consulter la source
  • Étude sur la motivation et le management interculturel : consulter la source
  • Étude sur l’adaptation d’universitaires internationaux en Thaïlande : consulter la source
  • Étude sur la culture universitaire thaïlandaise et sanuk : consulter la source
  • Étude sur le name-calling dans le contexte culturel thaïlandais : consulter la source

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