MYTHES & RÉALITÉS · CULTURE & SOCIÉTÉ
La Thaïlande est depuis des décennies présentée comme le « pays du sourire ». Mais un sourire signifie-t-il nécessairement bonheur, approbation ou insouciance ? Les recherches disponibles montrent surtout qu’il faut résister à une traduction automatique : le sens dépend de la situation, de la relation et de ce que la personne est en train de faire.
Dernière vérification documentaire : 21 septembre 2026
Au « pays du sourire », tout le monde serait heureux
« Les Thaïlandais sourient tout le temps. » De cette observation naissent plusieurs conclusions rapides : ils seraient naturellement heureux, toujours accueillants, peu conflictuels, voire naïfs ou soumis. À l’inverse, certains récits transforment le sourire en masque quasi systématique. Ces deux lectures commettent la même erreur : elles donnent une signification unique à un comportement qui varie avec le contexte.
Un cliché aussi construit par l’image touristique
Le surnom « Land of Smiles » n’est pas seulement une formule répétée par les voyageurs. Une publication du portail gouvernemental thaïlandais indique que ce slogan existe depuis plus de soixante ans et remonte à la période de création de l’organisme touristique devenu la Tourism Authority of Thailand (TAT). La TAT a continué à mobiliser explicitement le sourire dans l’image internationale du pays, notamment dans son identité « Amazing Thailand ».
Cette histoire ne prouve évidemment pas que le sourire thaïlandais serait une invention touristique. Elle montre en revanche comment un trait visible de sociabilité a pu être sélectionné, amplifié et transformé en symbole national facilement reconnaissable à l’étranger.
FAIT DOCUMENTÉ
Dans une étude comparative publiée en 2016 dans Asian Review, Tippayarat Pothisitthiporn et Kiyoshi Maiya ont interrogé des participants thaïlandais et japonais sur leurs expressions souriantes et leurs règles d’affichage. Dans les situations où ils déclaraient ne pas se sentir heureux, les participants thaïlandais de cette étude tendaient à sourire significativement davantage que les participants japonais lorsqu’ils saluaient quelqu’un ou présentaient des excuses. Les auteurs observent aussi des différences dans l’expression du sourire associée à la tristesse.
Un sourire ne signifie donc pas nécessairement le bonheur
Le résultat précédent est plus précis — et plus intéressant — que l’affirmation selon laquelle « les Thaïlandais sourient pour cacher leurs émotions ». L’étude ne démontre pas une telle règle générale. Elle montre que, dans son échantillon et dans certaines situations, sourire et se sentir heureux ne coïncident pas nécessairement.
Autrement dit, observer un sourire ne suffit pas à déduire l’état émotionnel de la personne. C’est vrai en général, mais l’étude comparative montre ici que les règles d’expression peuvent aussi différer entre groupes et situations.
Kreng jai : un contexte relationnel, pas une explication magique
Plusieurs recherches sur la communication en contexte thaïlandais éclairent un environnement relationnel dans lequel intervient la notion de kreng jai (เกรงใจ). Elles ne prouvent pas que kreng jai « cause » le sourire ; elles permettent plutôt de comprendre certaines logiques de retenue, de considération d’autrui et d’ajustement du comportement.
Nattana Leelaharattanarak montre, dans une revue consacrée spécifiquement aux rencontres de service, que les rôles socio-économiques, le pouvoir associé au client et la valeur de kreng jai participent à la détermination des comportements communicatifs dans ce contexte. Thasanee Mekthawornwathana distingue quant à elle plusieurs significations du terme, notamment la crainte de mécontenter ou de déranger, ainsi que des usages liés à l’acceptation, au refus et au remerciement. Worrawan Fuangkajonsak identifie enfin plusieurs fonctions sociales de khwam kreng jai dans une comparaison avec le japonais enryo.
NUANCE
Ces travaux portent sur des objets précis : rencontres de service, sens et usages de kreng jai, comparaison pragmatique avec le japonais. Ils ne constituent pas une théorie générale du sourire thaïlandais et ne permettent pas de prédire le comportement d’une personne.
Le contexte compte davantage qu’un « décodeur » culturel
Un sourire peut accompagner une interaction chaleureuse et un plaisir parfaitement sincère. Il peut aussi apparaître dans une salutation, une excuse ou une situation socialement délicate. Ce qui importe n’est pas de remplacer « sourire = bonheur » par « sourire = malaise », mais de renoncer à l’équation automatique.
Pour interpréter une interaction, il faut regarder davantage que la bouche : les paroles, le ton, la situation, la relation entre les personnes, ce qui précède le sourire et ce qui le suit. L’âge, le milieu social, la région, la profession, la personnalité et le degré de familiarité peuvent également compter. Les études utilisées ici ne permettent pas de mesurer séparément tous ces facteurs.
INTERPRÉTATION SIAMOGRAPHIE
Le piège pour un visiteur étranger consiste moins à « ne pas connaître le bon sourire » qu’à attribuer immédiatement au geste la signification qu’il aurait dans son propre environnement culturel. La prudence consiste à lire l’ensemble de l’interaction avant de conclure.
Pourquoi le cliché n’est pourtant pas né de rien
Le sourire occupe bien une place visible dans l’image sociale et touristique de la Thaïlande. Des recherches universitaires étudient ses règles d’expression, tandis que des travaux de pragmatique documentent des formes de retenue et d’attention à la relation. Le cliché commence lorsque ces éléments deviennent une psychologie collective : « ils sourient, donc ils sont heureux » — ou son inversion tout aussi simplificatrice : « ils sourient, donc ils cachent toujours quelque chose ».
Les « 13 sourires thaïs » : une typologie populaire, pas une grille scientifique établie
Une liste de treize sourires circule largement dans les contenus consacrés à la Thaïlande : sourire de salutation, sourire forcé, sourire triste, sourire gêné, sourire face à l’adversité, etc. La liste n’est pas récente : des traces en ligne la reprennent déjà dans les années 2000, et elle apparaît encore dans des médias, guides et supports pédagogiques contemporains.
En revanche, la recherche effectuée pour cet article n’a pas permis d’identifier une source académique ou institutionnelle établissant qu’il existe officiellement exactement treize catégories culturelles de sourires en Thaïlande. Les publications universitaires consultées sur le sourire et la communication thaïlandaise ne valident pas cette classification comme système scientifique de décodage.
La conclusion doit donc rester proportionnée aux preuves : les expressions thaïes permettant de qualifier différents sourires sont bien réelles, mais transformer une sélection de treize expressions en taxonomie universelle du comportement thaïlandais demande une preuve que nous n’avons pas trouvée. Siamographie traitera cette liste comme une typologie populaire à l’origine documentaire encore incertaine, et non comme un fait scientifique établi.
Ce qu’il faut retenir
- Un sourire observé ne permet pas, à lui seul, de connaître l’état émotionnel d’une personne.
- Une étude comparative montre que, dans certaines situations où ils ne se déclaraient pas heureux, les participants thaïlandais étudiés souriaient davantage que les participants japonais lors de salutations ou d’excuses.
- Kreng jai et d’autres normes relationnelles documentées peuvent éclairer le contexte de certaines interactions, mais ne constituent pas une explication universelle du sourire.
- Le chiffre des « 13 sourires thaïs » est largement diffusé, mais son statut de taxonomie culturelle officielle ou scientifique n’a pas été établi par les sources vérifiées.
- Présenter les Thaïlandais comme constamment heureux est un cliché ; prétendre que leurs sourires sont systématiquement des masques en est un autre.
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Sources et méthode
Les affirmations centrales ont été confrontées à des publications universitaires thaïlandaises et, pour l’histoire de l’image « Land of Smiles », à des sources institutionnelles du tourisme thaïlandais. Les sources populaires sur les « 13 sourires » ont servi à documenter la circulation de la typologie, non à la valider scientifiquement.
- Source académique — sourire : Pothisitthiporn, Tippayarat & Maiya, Kiyoshi, « A comparative study of smiling facial expressions and display rules of the Thai and the Japanese », Asian Review, 29(1), 2016, p. 101–121. DOI : 10.58837/CHULA.ARV.29.1.6.
- Source académique — interactions de service : Leelaharattanarak, Nattana, « Socio-cultural factors influencing face manifestation and communicative behaviour in Thai service encounters », Journal of Language and Culture, 35(1), 2016, p. 101–124.
- Source académique — kreng jai : Mekthawornwathana, Thasanee, « The comprehensive meanings of krengchai and the important aspects of Thai culture », NIDA Development Journal, 52(1), 2012, p. 235–263. DOI : 10.14456/ndj.2012.35.
- Source académique — pragmatique : Fuangkajonsak, Worrawan, « The Social Functions of “khwam kreng jai” and “enryo” in Thai and Japanese Interactions », Language and Linguistics, 37(1), 2019, p. 48–73.
- Source institutionnelle — image touristique : Thailand.go.th, « Smiles and friendship, two reasons foreigners like Thailand », 2023.
- Source institutionnelle — communication touristique : Tourism Authority of Thailand, « Thailand strengthens its quality leisure destination appeal through new Amazing Thailand logo », 2016.
Limites : les recherches citées portent sur des échantillons, situations et objets déterminés. Elles ne permettent ni de dresser un catalogue exhaustif des usages du sourire en Thaïlande ni de prédire le comportement individuel d’une personne. La recherche sur l’origine exacte de la liste des « 13 sourires » n’a pas permis d’identifier une source primaire faisant autorité.
